Hors de la Crise par Edwards Deming Père Spirituel du Lean Management auquel sont affiliées les Méthodes Agiles
Toute personne se disant Agile ou prônant le Lean Management devrait obligatoirement lire cet ouvrage fondateur. Car qui ne connaît guère Edwards Deming? A vrai dire presque tout le monde ignore son nom sauf quelques initiés dans le domaine du Management ou de la Qualité et encore, il est probable que ceux qui aient entendu son nom ne l'aient jamais lu en direct. C'est assez incroyable car Deming est le Gourou du Management qui a été envoyé au Japon par le Général Mac Arthur pour former les PDGs japonais à l'Esprit de la Qualité après la Seconde Guerre Mondiale. Edwards Deming est le seul étranger à avoir jamais reçu la médaille du mérite civil de l'Empereur (remis par Hirohito en personne à l'époque) et à titre de reconnaissance le Prix Edwards Deming a été donné au Japon pour le prix le plus prestigieux qui puisse être attribué à une Entreprise Japonaise dans le domaine du Management.
Quant aux Etats-Unis, c'est en 1980 (à l'apogée de la concurrence nippone) que ce mystérieux prophète, inconnu jusqu'alors dans son propre pays et en Europe, est redécouvert par la grande chaîne de télévision NBC dans un reportage intitulé: "If Japan can... Why can't we?" ("Si le Japon en est capable ... pourquoi pas nous?"). Et c'est fin des années 80, en serpentant dans les rayons d'une librairie, que je suis tombée sur la première édition de ce livre en français dont le titre était: "Qualité, la Révolution du Management". J'étais alors encore en école d'ingénieur et en charge d'une équipe qui devait organiser une série de conférences sur des thèmes d'entreprise pour l'ensemble du pôle polytechnique des écoles d'ingénieurs de Nancy. J'avais fixé comme thèmes Gestion de Production, Gestion de la Qualité et le Marketing, moi-même devant m'occuper de la Qualité, j'avais eu l'audace, après avoir lu le livre, d'inviter Jean-Marie Gogue, l'étudiant puis l'assistant, l'ami, le traducteur d'Edwards Deming et fondateur de l'Association Edwards Deming en France qui a eu la gentillesse de venir 3 jours grâcieusement - hormis les frais de déplacement qui lui ont été payés - ce qui était je m'en suis rendue compte bien plus tard un grand abus de notre part compte tenu des prix de facturation à la journée d'un consultant de PDGs de sociétés du CAC40
.
Dès la première rencontre, j'ai eu droit à un choc psychologique. J'avais à l'époque un certain talent pour le dessin et j'avais donc créé moi-même l'affiche de la Conférence au Palais des Congrès de Nancy représentant un consultant qualité qui écrit sur un tableau le fameux slogan des 7 zéros de la qualité - ce que j'avais appris de mes professeurs: "0 + 0 + 0 + 0 + ... + 0 = la Qualité". J'étais assez fière du paradoxe de mon illustration mais je fus refroidie par la remarque qu'il me fit qui fut celle-ci en le paraphrasant: "Je n'aime pas l'affiche, le slogan sur les zéros défauts est un contresens de l'esprit de la Qualité de Deming" (ouh là là ça commence bien ... me suis-je dit
). Il m'expliqua alors que ce slogan avait été inventé par Philippe Crosby, un de ses collègues chez AT&T, qui ayant du mal à comprendre les concepts statistiques de Deming, s'était trouvé cette image pour se les représenter. Malheureusement cette image a été mal comprise par les gens dans le sens de "il faut tout contrôler pour trouver tous les produits défectueux" (esprit de post-contrôle) au lieu de "il faut améliorer en continu le processus pour tendre vers le zéro défaut" (esprit d'amélioration en processus amont dès la conception et même avant au niveau des besoins du client).
Etant matheuse d'origine, l'ouvrage m'avait attirée pour la partie statistique décisionnelle, et j'essayais donc de comprendre certains détails mathématiques en posant des questions là-dessus. Mais quelle ne fut ma surprise d'apprendre de la bouche même de l'ami de Deming que les mathématiques importent peu. Je n'ai compris que bien plus tard en rentrant dans la vie professionnelle que la Loi Normale en Probabilité était utilisée à tort et à travers dans le milieu industriel et que cela relève de la même utilisation simpliste des statistiques au 18è siècle et non telle que l'enseignait Deming qui l'a lui-même appris de Walter Shewhart. C'est d'ailleurs en me plongeant par la suite dans un ouvrage de ce dernier - Statistical Method from the Viewpoint of Quality Control - que j'ai compris qu'il s'agissait plus d'épistémologie des sciences que de mathématiques.
Il se peut donc, si vous abordiez cet ouvrage sans aucun avertissement, que vous soyiez surpris par ce mélange apparemment incongru entre théorie du Management et théorie des probabilités. En réalité, pour bien comprendre cet ouvrage, il vaut mieux en fait ne pas avoir trop de connaissances mathématiques scolaires car il risque d'avoir une mésinterprétation comme cela a été le cas pour moi au départ. En effet Deming avait souligné que si les Japonais avaient réussi à le comprendre c'est parce qu'ils n'aimaient guère les mathématiques mais plutôt le bon sens. Ce que disent Deming et Shewhart à propos de l'utilisation fallacieuse des statistiques relèvent en fait de cela: les hypothèses de la Loi Normale sont rarement vérifiées et l'on ne doit pas d'emblée les présupposer vraies. On doit juste les utiliser comme un outil peu fiable de détection des causes spécifiques pour tenter d'améliorer un process et ne pas intervenir en permanence sur le process que ce soit celui d'une machine ou ... d'un être humain en train d'exécuter une tâche.
Il en découle aussi que le management "quantitatif" qui consiste à blâmer et à récompenser les employés sur des objectifs arbitraires est en fait contraire à la philosophie de Deming. Cela transparaît très clairement dans son ouvrage et c'est pour cela que les concepts statistiques qu'il y introduit sont en fait là pour expliquer l'abus d'interprétation des indicateurs en tout genre dont le management est friand. Le management de Deming peut-être qualifié de "scientifique" mais dans le sens de "vrai" car laissant la place au doute qui caractérise la science physique contrairement au management "scientifique" de Taylor qui interprète les chiffres ou les mathématiques de manière simpliste. Car comme le pense Henri Poincaré, co-découvreur de la Relativité Restreinte et Grand-Père de la théorie du Chaos, pourtant mathématicien de formation mais plus physicien de carrière, les mathématiques ce n'est pas de la science. La vraie Science nécessite de l'Interprétation qui n'est pas mécanique et le progrès de la Science s'effectue grâce au Cercle d'Aristote qui boucle sans cesse entre hypothèses et expériences. Le cycle PDCA de Deming et Shewhart - auquel se réfèrent explicitement CMMI, ITIL, etc. et qui sont à la base des méthodes itératives dans le monde Agile - puise en fait leur inspiration dans la méthode scientifique de la Physique et non des mathématiques pures.
Cette distinction entre le courant scientifique et le courant mathématique, reflétée dans la Controverse historique entre Henri Poincaré et Bertrand Russell, est subtile mais est cruciale car elle sous-tend de manière plus implicite et insidieuse beaucoup de domaines de notre vie concrète où règnent le mésusage des mathématiques dans les sciences appliquées. Que ce soit en Finance des Marchés (que je connais bien) avec la Théorie du Random Walk qui suppose la Loi Normale et donc une probabilité de crack quasi nulle, ou l'utilisation mécanique des graphiques de performance dans les logiciels de contrôle des indicateurs clés de process, l'interprétation simpliste guette avec comme conséquence une vision faussée du management de ce qui se passe réellement et des mesures à prendre ou non pour améliorer les processus. Deming a certes dit qu'il fallait mesurer pour pouvoir améliorer les process mais il a aussi surtout dit qu'il fallait savoir les interpréter correctement avec tolérance et chercher au delà de ce qui est visible.
En conclusion "Hors de la Crise" est bien à lire comme un ouvrage de Management. Basé sur une théorie scientifique il risque à tort d'être mécompris et notamment d'être confondu avec un autre management faussement qualifié de scientifique: celui de Taylor. Or les deux sont totalement aux antipodes, la Philosophie du Management de Deming est de s'appuyer sur une base scientifique (les probabilités expérimentales et non pas théoriques) afin de sortir de la vision faussement déterministe du monde réel car pour lui Gérer c'est Prévoir mais c'est prévoir avec une marge d'incertitude ou de tolérance estimée de la manière la moins arbitraire possible. Autrement c'est prévoir juste par chance ou par tricherie en forçant les gens à remplir des faux chiffres pour parvenir aux objectifs artificiellement fixés.
Pour ceux qui n'ont pas le temps de lire l'ouvrage, voici au moins les points essentiels qu'il faut retenir de sa lecture connu sous le titre de "les 14 Points du Management de Deming":
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